11.1 Objectifs du chapitre
À la fin de ce chapitre, l'enseignant doit être capable de :
- Comprendre les causes profondes des comportements difficiles de l'enfant ;
- Distinguer un comportement de surface d'un besoin non satisfait ;
- Adopter une posture d'écoute et d'observation plutôt que de jugement ;
- Utiliser des techniques d'entretien pour recueillir des informations ;
- Encourager et motiver l'enfant sans le blesser ;
- Choisir des sanctions éducatives qui préservent l'estime de soi.
11.2 Pourquoi un enfant rétorque ?
Un enfant qui répond, qui conteste, qui « tient tête » n'est pas nécessairement un enfant insolent. Derrière la répartie se cache souvent :
| Cause possible | Ce que l'enfant exprime |
|---|---|
| Besoin d'autonomie | « Je veux exister, décider, ne pas être un objet. » |
| Sentiment d'injustice | « Ce que tu dis est faux ou injuste, et je n'ai pas d'autre moyen de le dire. » |
| Modèle appris à la maison | « Chez moi, on répond comme ça pour se défendre. » |
| Fatigue ou faim | « Je n'ai plus d'énergie pour me contrôler. » |
| Besoin d'attention | « Si je réponds, au moins on me remarque. » |
| Peur | « Je me sens attaqué, je me protège. » |
Principe : un enfant qui rétorque cherche à se protéger ou à se faire entendre. Il ne cherche pas forcément à blesser l'enseignant.
Ce que l'enseignant doit faire :
- Ne pas prendre la réplique comme une attaque personnelle ;
- Baisser la voix plutôt que de monter le ton ;
- Reformuler : « Je comprends que tu n'es pas d'accord. Explique-moi calmement. »
- Ne jamais humilier devant la classe ;
- Chercher la cause : faim, fatigue, injustice, problème familial.
Ce que l'enseignant ne doit pas faire :
- Crier plus fort ;
- Frapper ;
- Humilier ;
- Menacer de renvoi ;
- Ignorer systématiquement.
11.3 Pourquoi un enfant arrive dénudé ou négligé à l'école ?
Un enfant qui arrive sans uniforme complet, avec des vêtements sales, sans chaussures adaptées, ou qui sent mauvais, n'est pas « paresseux » ni « sale ». Il est souvent victime de négligence.
| Cause possible | Explication |
|---|---|
| Pauvreté extrême | La famille n'a pas les moyens d'acheter l'uniforme, les chaussures ou le savon. |
| Négligence parentale | Les parents sont absents, malades, alcooliques, ou dépassés. |
| Famille nombreuse | Les vêtements passent d'un enfant à l'autre, sans renouvellement. |
| Violence domestique | L'enfant fuit la maison sans affaires, ou ses affaires sont détruites. |
| Manque d'hygiène | L'enfant n'a pas appris à se laver, ou n'a pas accès à l'eau. |
| Décès d'un parent | L'enfant est élevé par un proche qui ne peut pas subvenir à ses besoins. |
Ce que l'enseignant doit faire :
- Ne pas humilier l'enfant devant les autres ;
- Lui parler seul à seul, avec douceur ;
- Signaler à la direction ;
- Chercher avec l'école des solutions (uniforme de secours, hygiène, repas) ;
- Convoquer les parents avec respect, sans accuser.
Ce que l'enseignant ne doit pas faire :
- Se moquer ;
- Exclure l'enfant de la classe ;
- Le punir pour son apparence ;
- Le montrer du doigt devant tous.
11.4 Pourquoi un enfant dit des mots grossiers ?
Un enfant qui insulte, qui dit des gros mots, qui tient des propos vulgaires, n'est pas forcément « méchant ». Il répète souvent ce qu'il entend.
| Cause possible | Explication |
|---|---|
| Imitation | Il entend ces mots à la maison, dans la rue, à la télévision, dans son quartier. |
| Besoin d'attention | Il sait que ces mots provoquent une réaction ; il en veut une. |
| Expression d'une colère | Il n'a pas les mots pour dire sa souffrance, alors il utilise les mots les plus forts qu'il connaît. |
| Recherche d'appartenance | Il imite les grands ou les copains pour être accepté. |
| Manque de vocabulaire | Il ne sait pas exprimer autrement ce qu'il ressent. |
Ce que l'enseignant doit faire :
- Ne pas exploser devant la classe ;
- Dire calmement : « Ces mots ne sont pas acceptés ici. Tu peux dire ce que tu ressens autrement. »
- Proposer des mots de remplacement : « Je suis en colère », « Je ne suis pas d'accord » ;
- Travailler le vocabulaire des émotions en classe ;
- Ne pas répéter le gros mot devant tout le monde (cela le valorise).
Ce que l'enseignant ne doit pas faire :
- Frapper ;
- Insulter en retour ;
- Humilier ;
- Faire répéter le gros mot comme punition.
11.5 Pourquoi un enfant refuse de travailler ?
Un enfant qui refuse de travailler, qui déchire sa feuille, qui ne fait rien, qui dit « je ne peux pas », n'est pas paresseux. Il est souvent bloqué.
| Cause possible | Explication |
|---|---|
| Peur de l'échec | Il préfère ne rien faire plutôt que de se tromper et d'être humilié. |
| Sentiment d'incapacité | Il croit vraiment qu'il ne peut pas réussir. |
| Trouble de l'apprentissage | Dyslexie, dyscalculie, trouble de l'attention (non diagnostiqué). |
| Manque de base | Il n'a pas les prérequis ; la tâche est trop difficile. |
| Problème familial | Il pense à ce qui se passe à la maison et ne peut pas se concentrer. |
| Fatigue ou faim | Il n'a pas dormi ou mangé. |
| Opposition | Il veut montrer qu'il a du pouvoir, ou se venger d'une injustice. |
Ce que l'enseignant doit faire :
- Ne pas crier ni menacer ;
- S'approcher, s'asseoir à côté, aider à commencer ;
- Découper la tâche en petites étapes ;
- Valoriser le moindre effort ;
- Chercher la cause : fatigue, faim, problème familial, difficulté réelle ;
- Parler avec les parents.
Ce que l'enseignant ne doit pas faire :
- Humilier ;
- Comparer avec les autres ;
- Punir sans comprendre ;
- Dire « tu es paresseux ».
11.6 Pourquoi un enfant est lent dans les tâches scolaires ?
Un enfant lent n'est pas forcément « bête » ni « paresseux ». La lenteur est un symptôme.
| Cause possible | Explication |
|---|---|
| Trouble de l'attention | Il se disperse, perd le fil, recommence. |
| Trouble de l'apprentissage | Dyslexie, dysgraphie, dyscalculie. |
| Perfectionnisme | Il veut que ce soit parfait, il efface, il recommence. |
| Peur de se tromper | Il vérifie sans cesse, il n'ose pas avancer. |
| Fatigue | Il n'a pas dormi, il n'a pas mangé. |
| Manque de méthode | Il ne sait pas organiser son travail. |
| Problème visuel ou auditif | Il ne voit pas bien, il n'entend pas bien. |
Ce que l'enseignant doit faire :
- Ne pas presser ni crier ;
- Donner plus de temps si nécessaire ;
- Aider à organiser le travail ;
- Vérifier la vue et l'ouïe ;
- Valoriser la qualité plutôt que la vitesse ;
- Parler aux parents pour un bilan.
Ce que l'enseignant ne doit pas faire :
- Humilier ;
- Comparer ;
- Punir pour la lenteur ;
- Retirer la récréation.
11.7 Pourquoi un enfant ne parle pas ou a l'air déprimé ?
Un enfant silencieux, qui ne participe pas, qui a le regard vide, qui ne joue pas avec les autres, n'est pas « sage » ni « timide ». Il est peut-être en souffrance.
| Cause possible | Explication |
|---|---|
| Dépression | L'enfant est triste, sans énergie, sans intérêt. |
| Anxiété | Il a peur de parler, de se tromper, d'être jugé. |
| Maltraitance | Il a été menacé, il a peur de parler. |
| Deuil | Il a perdu un proche. |
| Harcèlement | Il est victime de moqueries ou de violences. |
| Problème familial | Il vit une situation difficile à la maison. |
| Timidité extrême | Il n'ose pas, mais ce n'est pas grave en soi. |
Ce que l'enseignant doit faire :
- Ne pas forcer à parler devant la classe ;
- Créer un moment seul à seul ;
- Être doux, patient, rassurant ;
- Observer les signes ;
- Parler aux parents ;
- Signaler si nécessaire.
Ce que l'enseignant ne doit pas faire :
- Se moquer ;
- Forcer ;
- Punir ;
- Ignorer.
11.8 Pourquoi un enfant dort toujours en classe ?
Un enfant qui s'endort en classe n'est pas forcément paresseux. Le sommeil est un besoin physiologique.
| Cause possible | Explication |
|---|---|
| Manque de sommeil | Il se couche tard, il travaille, il garde des frères et sœurs. |
| Faim | La faim fatigue. |
| Anémie | Carence en fer, fatigue chronique. |
| Maladie | Diabète, trouble du sommeil, épilepsie. |
| Dépression | L'hypersomnie est un symptôme. |
| Classe ennuyeuse | Manque de stimulation, cours trop long. |
| Problème familial | Il vit des nuits agitées, des violences, des bruits. |
Ce que l'enseignant doit faire :
- Ne pas humilier ;
- Demander calmement : « Tu as bien dormi ? »
- Parler aux parents ;
- Proposer une collation si possible ;
- Signaler à la direction ;
- Varier les activités en classe.
Ce que l'enseignant ne doit pas faire :
- Frapper pour réveiller ;
- Humilier ;
- Punir sans comprendre ;
- Ignorer.
11.9 Comment travailler avec les parents et les consulter ?
11.9.1 Pourquoi consulter les parents ?
L'enfant vit dans deux mondes : l'école et la maison. Pour comprendre son comportement, il faut connaître les deux. Les parents détiennent des informations essentielles : santé, sommeil, alimentation, événements familiaux, difficultés économiques.
11.9.2 Les principes de l'entretien avec les parents
| Principe | Application |
|---|---|
| Respect | Ne pas juger, ne pas accuser, ne pas humilier. |
| Écoute | Laisser les parents parler les premiers. |
| Empathie | Reconnaître leurs difficultés. |
| Faits | Rapporter des faits précis, pas des impressions. |
| Solutions | Chercher ensemble des pistes concrètes. |
| Suivi | Fixer une date de suivi. |
11.9.3 Les étapes de l'entretien
Étape 1 — Préparer
- Noter les faits (dates, comportements observés).
- Choisir un moment calme.
- Prévoir un lieu discret.
Étape 2 — Accueillir
- Saluer, remercier d'être venus.
- Mettre à l'aise.
Étape 3 — Écouter
- « Comment va votre enfant en ce moment ? »
- Laisser parler sans interrompre.
Étape 4 — Exposer les faits
- « J'ai remarqué que… » (sans juger).
Étape 5 — Chercher ensemble
- « Que pensez-vous de… ? »
- « Que pouvons-nous faire ensemble ? »
Étape 6 — Conclure
- Résumer les engagements.
- Fixer une date de suivi.
11.9.4 Les erreurs à éviter
- Convoquer uniquement pour punir ;
- Humilier les parents ;
- Accuser sans preuve ;
- Parler plus que les parents ;
- Promettre des choses impossibles.
11.9.5 Quand les parents sont eux-mêmes violents
Si les parents sont violents envers l'enfant, l'enseignant doit :
- Ne pas les confronter seul ;
- Signaler à la direction ;
- Signaler à l'IBESR ;
- Protéger l'enfant.
11.10 Comment encourager et motiver l'enfant ?
11.10.1 Les principes de la motivation
1. La sécurité d'abord
Un enfant qui a peur ne peut pas apprendre. Il faut d'abord le rassurer.
2. Le sentiment de compétence
L'enfant doit croire qu'il peut réussir. Pour cela, il faut lui proposer des tâches à sa portée, puis augmenter progressivement la difficulté.
3. Le sentiment d'appartenance
L'enfant doit se sentir membre du groupe, accepté, respecté.
4. L'autonomie
L'enfant doit pouvoir faire des choix, se tromper, recommencer.
5. Le sens
L'enfant doit comprendre pourquoi il apprend. « À quoi ça sert ? »
11.10.2 Les techniques d'encouragement
| Technique | Exemple |
|---|---|
| Valoriser l'effort | « Tu as beaucoup travaillé, je le vois. » |
| Valoriser le progrès | « Tu as fait mieux que la dernière fois. » |
| Décrire ce qu'on voit | « Tu as écrit trois phrases complètes. » |
| Remercier | « Merci d'avoir aidé ton camarade. » |
| Sourire | Un sourire encourage plus qu'un cri. |
| Féliciter en privé | « Je suis fier de toi. » |
| Donner des responsabilités | « Tu seras responsable du matériel cette semaine. » |
| Afficher les réussites | Un mur des réussites en classe. |
11.10.3 Ce qui démotive l'enfant
- Les critiques permanentes ;
- Les comparaisons ;
- Les humiliations ;
- Les punitions arbitraires ;
- Le manque de reconnaissance ;
- Les attentes irréalistes.
Phrase à retenir : un enfant motivé est un enfant qui se sent capable, respecté et utile.
11.11 Quel type de punition peut-on donner sans affecter l'estime de soi ?
11.11.1 Le principe : punir le comportement, pas la personne
Une punition éducative doit :
- Être liée au comportement ;
- Être proportionnée ;
- Être expliquée ;
- Être réparatrice ;
- Ne jamais humilier ;
- Ne jamais frapper.
11.11.2 Les punitions éducatives (à privilégier)
| Punition éducative | Pourquoi c'est positif |
|---|---|
| Réparer (nettoyer, ranger, aider) | Responsabilise, ne blesse pas. |
| Présenter des excuses | Apprend le respect, la réparation. |
| Perdre un privilège temporairement | Conséquence logique, pas humiliante. |
| Temps de réflexion | Permet de se calmer, de comprendre. |
| Entretien avec l'enseignant | Dialogue, pas humiliation. |
| Travail supplémentaire utile | Apprend, ne détruit pas. |
| Contrat de comportement | Engagement, suivi. |
11.11.3 Les punitions à éviter absolument
| Punition interdite | Pourquoi |
|---|---|
| Gifle, coup, fessée | Illégale, humiliante, inefficace. |
| Insulte, moquerie | Détruit l'estime de soi. |
| Humiliation publique | Traumatise. |
| Privation de repas | Met la santé en danger. |
| Enfermement | Illégal, dangereux. |
| Punition collective | Injuste, crée la colère. |
| Exclusion définitive sans procédure | Injuste, illégale. |
11.11.4 Les étapes d'une punition éducative
Étape 1 — Nommer le comportement
« Tu as parlé sans lever la main. »
Étape 2 — Rappeler la règle
« En classe, on lève la main. »
Étape 3 — Donner la conséquence
« Tu resteras après le cours pour rattraper. »
Étape 4 — Expliquer
« Ce n'est pas pour te faire mal, c'est pour t'apprendre. »
Étape 5 — Réparer
« Demande pardon à ton camarade. »
Étape 6 — Réintégrer
« Maintenant, on repart à zéro. »
Phrase à retenir : une bonne punition fait grandir, pas fait mal.
11.12 Comment questionner l'enfant pour obtenir des informations secondaires ?
11.12.1 Pourquoi questionner ?
L'enfant ne dit pas toujours tout. Il faut savoir questionner avec douceur pour recueillir des informations sans le braquer.
11.12.2 Les principes du questionnement
1. Créer un climat de confiance
- Parler seul à seul ;
- Se mettre à sa hauteur ;
- Sourire ;
- Ne pas juger.
2. Poser des questions ouvertes
- « Comment te sens-tu ? »
- « Que s'est-il passé ? »
- « Raconte-moi. »
3. Éviter les questions fermées
- Éviter : « Est-ce que ça va ? » (réponse : oui/non)
- Préférer : « Comment ça va aujourd'hui ? »
4. Utiliser le silence
- Laisser des pauses ;
- Ne pas remplir le silence.
5. Reformuler
- « Si je comprends bien, tu me dis que… »
6. Ne pas suggérer la réponse
- Éviter : « C'est ton père qui t'a frappé, n'est-ce pas ? »
- Préférer : « Qui t'a fait ça ? »
11.12.3 Les questions pour obtenir des informations secondaires
| Objectif | Question possible |
|---|---|
| Comprendre le contexte familial | « Avec qui vis-tu à la maison ? » |
| Comprendre le sommeil | « À quelle heure te couches-tu le soir ? » |
| Comprendre l'alimentation | « Qu'as-tu mangé ce matin ? » |
| Comprendre les relations | « As-tu des amis dans la classe ? » |
| Comprendre les violences | « Y a-t-il quelqu'un qui te fait du mal ? » |
| Comprendre les peurs | « Y a-t-il quelque chose qui te fait peur ? » |
| Comprendre les émotions | « Comment te sens-tu quand tu es à l'école ? » |
| Comprendre les besoins | « De quoi aurais-tu besoin pour te sentir mieux ? » |
11.12.4 Les erreurs à éviter
- Poser trop de questions d'un coup ;
- Interroger comme un policier ;
- Menacer ;
- Promettre le secret ;
- Minimiser ;
- Blâmer.
11.12.5 Que faire des informations recueillies ?
- Noter les faits (date, heure, mots exacts) ;
- Signaler à la direction si nécessaire ;
- Protéger l'enfant ;
- Ne pas divulguer inutilement.
11.13 Texte de sensibilisation : « On est en train de grandir dans le noir »
Dialogue entre deux élèves de 7ᵉ année — Durée : environ 5 minutes.
Personnages :
- MACKENSON, 13 ans, élève en 7ᵉ année. Il parle d'une voix hachée, traversée par une colère sourde et une lucidité qui brise le cœur.
- NAÏKA, 12 ans, sa camarade de classe. Plus silencieuse, son regard trahit une fatigue et une tristesse infinies.
Lieu : la cour de l'école, pendant la récréation. Ils sont assis à l'écart, recroquevillés sur un vieux muret dégradé.
🎧 Écouter la conversation — Mackenson et Naïka
▶ Vitesse normale (5 min 51 s)
🐢 Ralenti (0,75×) (7 min 48 s)
MACKENSON — (Il fixe le sol et donne un coup violent dans un caillou.) Naïka… Dis-moi la vérité. Toi, quand tu rentres chez toi le soir, est-ce que tu manges ?
NAÏKA — (Elle baisse lentement la tête, fixant ses mains vides.) Pas vraiment… Hier, maman a réussi à trouver un peu de riz et quelques gouttes d'huile. On a dû le partager pour quatre. J'ai mangé la moitié de mon assiette et j'ai menti en disant que je n'avais plus faim. Mais j'avais faim, Mackenson… J'avais tellement faim que j'ai bu de l'eau en cachette jusqu'à ce que mon ventre me fasse mal et se gonfle.
MACKENSON — Moi, c'est pareil… Mon père n'a pas franchi la porte d'un chantier depuis deux mois. Il répète qu'il n'y a plus d'ouvrage nulle part. Alors il reste assis toute la journée sur le seuil, le regard vide, à fixer la rue sans dire un mot. Quand il finit par parler, ce n'est que pour crier. Hier, il m'a demandé de lui apporter de l'eau. J'ai traîné les pieds, je ne sais pas, j'étais épuisé. Il m'a frappé avec sa ceinture. Trois coups secs sur le dos. J'ai encore les marques violettes sous ma chemise.
NAÏKA — Chez moi, c'est maman qui craque. Elle passe ses journées au marché à vendre trois avocats, mais personne n'a d'argent pour acheter. Quand elle rentre le soir, ses épaules ploient sous le poids du monde. Si je fais le moindre bruit, si par malheur mes frères rient trop fort, elle explose : « Ferme ta bouche, petite sotte ! » Et elle frappe avec tout ce qui lui tombe sous la main : une cuillère en bois, une sandale, le plat de sa main. Je ne lui en veux même pas, tu sais… Je sens bien qu'elle souffre mille fois plus que nous.
MACKENSON — Et puis, il y a le noir. Chez nous, l'électricité a disparu depuis des semaines. Le transformateur du quartier a brûlé, carbonisé, et personne ne viendra jamais le réparer. Alors, le soir, on s'éclaire avec un reste de bougie ou le flash fatigué du téléphone de ma grande sœur. Tu t'aperçois ? Je ne peux même pas ouvrir un livre le soir. Je fais mes devoirs à tâtons, dans l'angoisse que la flamme bascule et consume le peu qu'il nous reste.
NAÏKA — Mon petit frère de six ans pleure toutes les nuits. Il attrape mon pan de robe et demande : « Dis, Naïka, quand est-ce que la lumière va enfin revenir ? » Et moi, pour le consoler, je mens : « Demain, mon cœur. » Mais demain, il n'y a jamais de lumière. Alors il pleure encore plus fort. Et moi, je pleure en silence dans l'oreiller, en espérant qu'il ne m'entende pas.
MACKENSON — Dehors, c'est la jungle. On n'a plus le droit de mettre un pied dehors après dix-huit heures. Les bandits règnent en maîtres. La semaine dernière, ils ont abattu un homme à deux pas de chez nous. Un père de famille qui revenait honnêtement du travail. Ils lui ont arraché sa bécane et l'ont laissé baigner dans son sang sur le trottoir. Ma mère me supplie de ne plus aller à l'école seul. Elle tremble en me disant : « Si tu sors le matin, mon fils, je ne sais pas si le soir te verra revenir. »
NAÏKA — Et à l'intérieur des murs de l'école, c'est le même cauchemar. Tu as entendu le censeur ce matin ? Il a osé traiter Josué de « chien » devant tous les élèves, simplement parce qu'il était en retard à cause des barricades. Et la semaine dernière, à une pauvre fille : « Tu n'es qu'une imbécile, ferme ta gueule ! » Mackenson, ce sont des insultes, oui… mais elles s'accrochent dans notre esprit. Elles nous empoisonnent jusqu'en plein sommeil.
MACKENSON — Et nos professeurs… Regarde cette lourde martinette posée sur le bureau de Monsieur, ou cette rigoise en cuir tressé pendue au tableau. Ce ne sont plus des menaces pour rire. Ils les abattent sur nos chairs. L'autre jour, un camarade avait les mains tellement tuméfiées qu'il ne pouvait plus tenir son stylo parce qu'il n'avait pas su sa leçon. Il a pleuré de honte et de douleur pendant toute la récréation. Personne n'a osé bouger le petit doigt. Nous sommes paralysés par la terreur.
NAÏKA — (Elle serre les poings au point de s'enfoncer les ongles dans la chair, les yeux humides.) Mackenson… Je ne comprends plus rien. On est des enfants. On n'a jamais signé pour naître au milieu des ruines. On n'a pas choisi d'avoir la faim au ventre et la peur au ventre. Pourquoi faut-il que ce soit toujours les plus faibles qui paient la note ?
MACKENSON — Parce que l'État nous a totalement effacés. Tu entends ? Effacés, abandonnés dans un abîme. Pas de courant, pas de sécurité, pas d'hôpitaux, pas d'avenir. Ceux qui nous dirigent sont cloîtrés dans leurs grosses voitures blindées et climatisées. Ils ignorent tout de la bouillie qu'on avale, des larmes de nos mères et de ce pays qui pourrit sur pied.
NAÏKA — (La voix brisée.) Tu sais ce qui me terrifie le plus ? Ce n'est même pas la faim, ni les balles perdues qui sifflent la nuit. C'est ce qu'on devient au fond de nous. Regarde-nous, Mackenson… On grandit avec la haine chevillée au corps. On apprend que la violence est le seul langage qui compte, que crier est normal, que frapper est une habitude. Si ça continue, nous ne serons pas des citoyens : nous allons produire une génération entière d'assassins, des spectres sans cœur qui ne sauront plus jamais ce que c'est que d'aimer.
MACKENSON — (Il observe un long silence, bouleversé, puis pose une main tremblante sur l'épaule de Naïka.) Alors… il faut qu'on tienne bon, Naïka. Il faut qu'on se parle, qu'on se dise tout. Il faut qu'on se jure qu'on n'est pas comme eux. Qu'on peut rester des êtres humains malgré la boue.
NAÏKA — (Elle le regarde, incrédule, une larme s'échappant de ses yeux.) Comment veux-tu qu'on reste propres quand tout autour de nous s'effondre et pue la mort ?
MACKENSON — Je ne sais pas trop… mais je sais qu'en cessant de nous parler, on se saborde. Si on abdique tout espoir, on est déjà des morts-vivants. Et moi, je refuse de mourir à treize ans.
NAÏKA — (Elle esquisse un sourire fragile, chargé de larmes.) D'accord… alors on continue. On vient en classe, on se serre les coudes, et peut-être qu'un jour, tout cela changera.
MACKENSON — (Il se relève d'un bond et lui tend fraternellement la main.) Oui. Un jour. Mais plus jamais tout seuls.
(La sonnerie stridente retentit. Lentement, ils se redressent et prennent le chemin de la classe.)
Note pédagogique pour l'enseignant
Ce dialogue est un outil de sensibilisation et d'analyse critique destiné à la formation civique et humaine.
Questions à poser après la lecture :
- Quels problèmes profonds de la société haïtienne ce dialogue met-il en évidence ?
- Quelle est la cause systémique de cette déchéance selon Mackenson ?
- Comment l'école, censée être un sanctuaire, reproduit-elle parfois la violence subie à la maison ?
- Que peut faire concrètement l'école pour protéger les enfants en situation de détresse ?
- Que peut faire chaque enseignant, à son échelle, pour ne pas aggraver la souffrance des élèves ?
- Quelles responsabilités incombent aux instances dirigeantes et à l'État face à cette jeunesse abandonnée ?
11.14 Texte de sensibilisation : « Si nou pa bat li, vwazen an va fè yon bagay »
Dialogue entre deux élèves et une enseignante — Durée : environ 6 à 7 minutes.
Personnages :
- RENDELL, 13 ans, élève de 7ᵉ année. Il est inquiet, il se sent coupable, mais il est aussi en colère.
- SORAYA, 12 ans, sa camarade. Elle écoute beaucoup, elle pose des questions justes.
- MADAME DORIVAL, leur enseignante. Elle est calme, elle ne juge pas. Elle cherche avec eux.
Lieu : une salle de classe vide, après les cours. Les deux élèves sont venus parler à Madame Dorival.
🎧 Écouter la conversation — Rendell, Soraya et Madame Dorival
▶ Vitesse normale (6 min 28 s)
🐢 Ralenti (0,75×) (8 min 38 s)
MADAME DORIVAL — Entrez, asseyez-vous. Rendell, tu avais l'air préoccupé toute la journée. Qu'est-ce qui se passe ?
RENDELL — (Il hésite.) Madame, c'est mon voisin. Monsieur Osnel. Hier, il est allé chez ma mère. Il a dit que je l'avais manqué de respect. Que j'étais passé devant lui sans le saluer. Ma mère m'a appelé. Elle m'a demandé ce qui s'était passé. J'ai expliqué : je ne l'ai pas vu, j'étais pressé, je rentrais vite parce qu'il commençait à faire noir. Elle m'a écouté. Elle m'a dit : « Va t'excuser demain. » Elle ne m'a pas frappé.
SORAYA — Et c'est ça le problème ?
RENDELL — Oui. Parce que Monsieur Osnel est revenu le soir. Il a dit à ma mère : « Ou pa bat li ? Ou sitirèz ! Ou kite timoun sa a fè tout bagay. Si ou pa bat li, mwen menm m ap regle sa. » (Il baisse la voix.) Madame, vous savez ce que ça veut dire. Quand un voisin dit ça, ma mère a peur. Elle a peur qu'il fasse quelque chose. Un mauvais sort. Un bagay sou mwen. Elle m'a dit : « Rendell, demain je vais devoir te corriger, sinon il va nous arriver malheur. »
SORAYA — Ma tante dit la même chose. Elle dit : « Si ou pa bat timoun ou, lèzòt ap bat li pou ou. » Elle dit que le voisin peut « voye yon bagay » sur l'enfant. Alors elle frappe. Tout le monde frappe.
MADAME DORIVAL — (Elle les regarde calmement.) D'accord. Je vous écoute. Soraya, toi, tu crois vraiment que si ta tante ne te frappe pas, le voisin va te jeter un sort ?
SORAYA — (Elle réfléchit.) Je ne sais pas, Madame. Ma tante y croit. Ma grand-mère y croyait. Tout le monde dit ça. Alors on a peur. Et quand on a peur, on fait ce qu'on nous dit.
MADAME DORIVAL — Rendell, et toi ? Qu'est-ce que tu ressens ?
RENDELL — Je ressens de la honte. Parce que je n'ai pas manqué de respect à Monsieur Osnel. Je ne l'ai pas vu. Mais maintenant, ma mère va me frapper. Et ce n'est pas pour m'apprendre quelque chose. C'est parce qu'elle a peur de lui. Ce n'est pas juste.
MADAME DORIVAL — Tu as raison, ce n'est pas juste. Mais je ne veux pas vous dire simplement « ce n'est pas juste ». Je veux qu'on cherche ensemble. (Elle s'assoit avec eux.) D'abord, une question : est-ce que la peur du voisin est une raison pour frapper un enfant ?
SORAYA — Non. Parce que si on frappe par peur, on ne corrige pas l'enfant. On le frappe pour rassurer l'adulte.
MADAME DORIVAL — Très bien. Alors, que peut faire la mère de Rendell, sans frapper, pour que le voisin soit satisfait, et pour que Rendell apprenne quelque chose ?
RENDELL — Elle pourrait m'emmener chez lui. Pour que je m'excuse moi-même. Devant elle. Pas parce qu'elle a peur, mais parce que c'est la bonne chose à faire.
MADAME DORIVAL — Bien. Et si le voisin refuse les excuses et exige une bastonnade ?
RENDELL — (Un silence.) Alors ma mère doit dire non. Elle doit dire : « Je m'occupe de mon enfant. Si vous avez un problème, venez me parler. Mais vous ne me dictez pas comment je corrige mon fils. »
SORAYA — Et si le voisin menace ? S'il dit qu'il va faire quelque chose ?
MADAME DORIVAL — C'est une question importante. Qu'est-ce qu'on fait quand un voisin menace un enfant ?
SORAYA — On le dit à quelqu'un. À vous. À la direction. À quelqu'un qui peut protéger.
MADAME DORIVAL — Exactement. Et on ne reste pas seule avec la peur. (Elle se tourne vers Rendell.) Rendell, est-ce que ta mère serait d'accord pour venir me parler demain, avant les cours ?
RENDELL — Je crois que oui. Elle ne sait plus quoi faire. Elle est fatiguée.
MADAME DORIVAL — Alors voilà ce que je propose. Demain, je rencontre ta mère. Pas pour la juger. Pour l'écouter. Et ensemble, on réfléchit à trois choses. (Elle compte sur ses doigts.)
Un. Toi, tu vas t'excuser auprès de Monsieur Osnel. Pas parce qu'on t'y oblige, mais parce que c'est la bonne chose à faire. Et ta mère sera là, à côté de toi. Ça montre que tu es responsable.
Deux. Ta mère parlera à Monsieur Osnel. Elle lui dira calmement : « J'ai entendu votre plainte. Mon fils s'est excusé. Je m'occupe de lui. Mais je ne frappe pas mon enfant. Si vous avez un problème, venez me voir, on parlera. » Elle pose ses limites. Sans crier. Sans frapper. Sans avoir peur.
Trois. Si Monsieur Osnel continue à menacer, ou s'il fait quelque chose contre toi, ta mère me le dit. Et je le dis à la direction. Parce que menacer un enfant, ce n'est pas la tradition. C'est de la violence.
RENDELL — Et s'il dit encore « sitirèz » à ma mère ?
MADAME DORIVAL — (Elle sourit doucement.) Tu sais, Rendell, un parent qui écoute son enfant avant de le frapper n'est pas un « sitirèz ». Un parent qui dialogue, qui explique, qui corrige sans humilier, c'est un parent fort. Le mot « sitirèz », c'est un mot qu'on lance quand on ne comprend pas. Mais ta mère n'a pas à s'excuser d'être une bonne mère.
SORAYA — Madame, et moi ? Ma tante dit que si elle ne me frappe pas, le voisin va « voye yon bagay » sur moi. Qu'est-ce que je peux lui dire ?
MADAME DORIVAL — Tu peux lui dire : « Ma tante, je comprends que tu as peur. Mais la peur ne doit pas décider comment tu m'élèves. Si tu as peur de quelqu'un, parlons-en. Ne me frappe pas pour rassurer quelqu'un d'autre. » Et si ta tante a vraiment peur, elle peut venir me parler, ou parler à la direction. On est là pour ça.
SORAYA — Mais Madame… est-ce que vous croyez que le voisin peut vraiment faire quelque chose ?
MADAME DORIVAL — Soraya, je ne vais pas te dire que je ne crois à rien. Je te dis : quand on a peur, on ne doit pas frapper un enfant pour se rassurer. Si quelqu'un menace, on se protège autrement : on en parle, on se fait accompagner, on signale. La peur ne doit pas devenir une raison de faire du mal à un enfant.
RENDELL — (Après un silence.) Madame, je crois que je vais dire à ma mère ce que vous avez dit. Qu'elle peut parler à Monsieur Osnel sans me frapper. Qu'elle peut être fière de moi si je m'excuse.
MADAME DORIVAL — C'est un bon début, Rendell. Mais rappelle-toi : ta mère est fatiguée, elle a peur, elle a été élevée comme ça. Elle ne va pas changer en un jour. Sois patient avec elle. Et si elle n'y arrive pas, ne lui en veux pas. On l'aidera ensemble.
SORAYA — Madame, et si le voisin refuse de parler ? S'il reste en colère ?
MADAME DORIVAL — Alors on ne cède pas à la colère. On continue à être respectueux, mais ferme. Et si la colère devient une menace, on signale. On ne règle pas la violence par la violence. On la règle par le dialogue, et quand le dialogue ne suffit plus, par la loi.
RENDELL — (Il se lève.) Madame, merci. Je vais parler à ma mère ce soir.
SORAYA — Moi aussi, je vais parler à ma tante.
MADAME DORIVAL — Bien. Et demain matin, venez me voir. On verra ensemble comment ça s'est passé. (Elle les regarde.) Souvenez-vous : vous n'êtes pas seuls. Et un enfant n'a pas à être frappé pour que les adultes se sentent en sécurité.
(Ils sortent. La porte se referme doucement.)
Note pédagogique pour l'enseignant
Ce dialogue peut être utilisé en éducation à la citoyenneté, en français (lecture expressive, débat) ou en formation des enseignants.
Points à faire ressortir avec les élèves :
- La différence entre corriger et frapper. La correction vise à faire comprendre ; la bastonnade vise à faire mal.
- La peur comme moteur de violence. Le voisin agite la peur du « mauvais sort » pour imposer sa loi. Le parent ne doit pas frapper par peur, mais éduquer par responsabilité.
- Le mot « sitirèz ». Ce mot est une insulte qui vise à faire honte au parent. Il faut aider les élèves à comprendre qu'un parent qui dialogue n'est pas faible.
- La place de la communauté. Le voisin a le droit d'exprimer un mécontentement. Il n'a pas le droit de dicter la punition ni de menacer.
- Les solutions possibles : l'enfant s'excuse, accompagné de son parent ; le parent parle calmement au voisin et pose ses limites ; l'enseignant ou la direction sert de médiateur ; en cas de menace : signalement.
- Le rôle de l'école. L'école ne remplace pas la famille, mais elle peut accompagner, écouter et protéger.
Questions à poser après la lecture :
- Pourquoi le voisin veut-il que l'enfant soit frappé ?
- Pourquoi la mère de Rendell a-t-elle peur ?
- Quelles solutions ont été proposées ?
- Laquelle te semble la plus juste ? Pourquoi ?
- Que ferais-tu à la place de Rendell ? À la place de sa mère ? À la place de l'enseignante ?
11.15 À retenir
Derrière la réplique, il y a une blessure.
Derrière la négligence, il y a une famille en difficulté.
Derrière les gros mots, il y a une souffrance.
Derrière le refus de travailler, il y a une peur.
Derrière la lenteur, il y a un trouble.
Derrière le silence, il y a une dépression.
Derrière le sommeil, il y a une nuit difficile.
Écouter, observer, questionner, accompagner : voilà le rôle du bon enseignant-parent.
© Institution Chrétienne d'Haïti (ICDH) — Tous droits de reproduction réservés. Ce document appartient à l'équipe pédagogique de l'Institution Chrétienne d'Haïti (ICDH).
